« Vendu ! »
Le commissaire priseur abattit son marteau dans un grand bruit sec
après que le numéro 24 achète ce dont il avait "besoin"
pour embellir son jardin.
« Nous allons
maintenant passer à l'article 119. Il est polyvalent, et sert
surtout pour la cuisine. On commence les enchères à 300 ! »
" Ah ! Enfin,
c'est à moi ! " pensai-je.
« - Je prends !
- J'en offre 310 !
- 320 !
- 340 !
- Je le prends pour 400."
C'était le 24 qui avait donné la dernière offre. Il était
tellement monté haut que plus aucun autre potentiel acheteur ne
semblait vouloir surenchérir.
« Une fois ! Deux
fois ! Trois fois ! Vendu au numéro 24 pour 400 000 tores ! »
Bon sang, cela faisait la
troisième fois que je changeais de maître, et il a fallu que je
retombe une fois encore sur un de ces fichus hotables ! Ils
s'accaparent absolument tout, ces salauds ! Ils pourraient quand même
laisser un horgeois acheter le pauvre esclave que je suis !
C'est vrai, quoi !
Les hotables sont tout en haut de la pyramide du pouvoir, ils
pourraient au moins laisser quelque chose pour ceux en dessous. Ce
monde a été témoin de 3 révolutions depuis 2012. On aurait pu
penser qu'avec tout ça, on aurait eu un minimum d'égalité... Mais
non ! Il a fallu que seules des personnes ayant eu un minimum de
pouvoir politique ou énormément d'argent -et bien souvent les deux-
s'accaparent le pouvoir.
À la première
révolution mondiale en 2013, c'était une pure démocratie :
tout le monde votait, sauf les mineurs. Et la première loi votée
fut : l'abolition des armes à feu ! Au départ, ça
paraissait vraiment génial, mais ils ont totalement oublié la
contrebande, et en 2015, les fabricants d'armes prennent le pouvoir.
Ils instaurèrent une
sorte de monarchie à plusieurs rois, et finirent par s’entre-tuer.
Depuis, on a perdu la méthode de fabrication des armes à feu -en
tout cas, des vrais.
Enfin bref, il y a eu
plusieurs passes de pouvoirs, et maintenant, on en est au système
actuel : une pyramide du pouvoir séparée en seulement trois
parties : les hotables en haut, les horgeois au milieu, et enfin
nous, les esclaves. Les hotables sont les seuls à être autorisés à
manier une arme, à part les soldats et les esclaves chargés de la
protection rapprochée. Toutes les armes sont autorisées pour eux :
le katana, l'épée simple, le bouclier, le fleuret... La monnaie
mondiale est devenue le tore. 1 tore équivaut environ à 3,2 anciens
euros.
Au départ, je faisais
partie de la classe du milieu, mais on m'a collé un procès et de ce
fait, j'ai été « rétrogradé » au rang d'esclave. Au
départ, j'appartenais au hotable qui m'avait traîné en justice,
mais il a été tué lors d'un duel avec un autre hotable. Alors,
j'ai été transféré chez le vainqueur de ce duel, comme la
totalité des biens de mon ancien maître. Il m'avait désigné en
tant que cuisinier avant de décider de me vendre.
Du coup, me voilà acheté
par un autre hotable, comme à peu près tous les autres esclaves de
cette vente. En tout, on était une trentaine. Après être venu nous
chercher, nous montâmes dans ses voitures -oui, je dis bien SES
voitures, c'est un hotable, après tout.
Durant le trajet, je pus
l'observer au travers de la vitre de protection qui nous séparait.
Il avait entre 30 et 35 ans, le visage fin et des cheveux châtains
lui arrivant au milieu de la nuque. Son menton pointu accentuait la
finesse de son visage, et ses yeux noir profond faisait ressortir sa
légère pâleur. Ses vêtement étaient dignes de son statut
social : un costume italien bleu marine accompagné d'une
cravate rouge vif et de chaussures de luxe. Rien que celles-ci
valaient au moins aussi cher que moi.
Je n'appris son nom qu'en
arrivant devant le portail de sa villa de bord de mer, avec son nom
en grosses lettres de fer forgé : « VILLA VANUCCI ».
Bon sang, non seulement mon nouveau maître était un hotable, mais
en plus il était italien. Moi qui détestais les ritals, j'étais
servi !
Le portail s'ouvrit sans
le moindre grincement, et le cortège de voitures entra dans le
domaine. Le jardin était somptueux : une pelouse courte et vert
clair, une allée de gravier bordée de cyprès, et au bout de cette
route une villa azuréenne avec des murs d'un blanc immaculé, un
toit en tuiles rouge sombre ainsi que des volets bleu ciel.
Un majordome vint ouvrir
la porte à l'italien, qui descendit avec un air naturel et détendu :
« -Jordan, as-tu
préparé la salle d'entraînement comme je l'avais demandé ?
-Oui, ne t'inquiètes
pas, Adrianno, j'y ai bien fait
attention. »
" HEIN ?!
C'est moi ou le majordome a tutoyé son maître ?! Aïe, aïe,
aïe, il va se faire taper sur les doigts... " pensai-je.
« -Je te remercie.
Tu peux rentrer chez toi, maintenant.
-'Y a pas de quoi. Je
reviens demain à l'heure habituelle, ou tu veux que je vienne plus
tôt ?
-Désolé, mais tu vas
devoir te lever tôt demain : nouvelles recrues, fit mon maître
en nous désignant tandis qu'on descendait des voitures.
-OK, à demain alors. »
J'étais abasourdi par ce
que j'avais vu. Même mes anciens esclaves ne me parlaient pas ainsi.
Pourtant, je laissais tout passer à ce niveau-là -du moment qu'ils
ne m'insultaient pas- mais jamais ils ne m'avaient tutoyé !
Vanucci nous emmena
ensuite dans une salle immense tapissée de tatamis. Il n'y avait
aucune fenêtre, et sur un des murs était exposée une centaine
d'armes en tout genre : toutes celles qu'un soldat peut
maîtriser.
Mon nouveau maître nous
demanda de prendre une arme sur le mur en question, celle de notre
choix.
Ayant eu des cours
clandestins de kendo -ce qui m'a d'ailleurs valu le fameux procès-,
j'optai pour un katana au fourreau blanc marbré de gris.
Il nous annonça, après
que nous ayons tous choisi notre arme :
« Cette arme sera la
dernière que vous toucherez. Si vous voulez en toucher d'autres,
vous allez devoir vous battre. Vous vous affronterez en combat
singulier avec celui que j'appellerai en même temps que vous. C'est
un combat à mort, il n'y a donc pas d'abandon possible. Juste un
suicide. Tous les coups sont permis. Ai-je été assez clair ? »
Tous les esclaves, y
compris moi, s'échangèrent des regards inquiets, chacun se demandant
contre qui il combattrait.
Il n'y en avait qu'un
seul qui regardait droit devant lui. Il était grand, ses cheveux
noirs étaient coupés à ras, et il avait opté pour une lance plus grande d'un mètre que lui. Son visage était grave et son regard
perçant.
« Vous deux,
approchez. »
Les deux hommes qu'il
avait désignés s'avancèrent vers lui.
Le premier était bien
bâti, bien qu'un peu court sur pattes, et avait choisi un marteau de
combat imposant. Le deuxième était l'homme à la lance.
« Allez-y ! »
Le premier à bouger fut
celui au marteau : il chercha à aller directement au
corps-à-corps avec l'autre, mais son adversaire avait anticipé son
mouvement. Il s'écarta sur le côté, faucha les jambes de son
ennemi, et dans le même mouvement le décapita avec sa lame.
« Très bien, tu
peux maintenant aller dans la salle à côté pour patienter le temps
que les autres finissent leur combat. »
Je n'en revenais pas. Le
vainqueur avait montré une telle maîtrise de son arme que moi et
les 27 autres esclaves en restâmes ébahis.
Ensuite vint mon tour.
Je me suis retrouvé
contre un homme ayant choisi de se battre avec deux épées simples.
Je fermai les yeux afin
de me concentrer, et je laissai couler en moi le flot de tout ce que
l'on avait eu le temps de m'enseigner, puis...
« Commencez ! »